Étude de lisibilité de la fonte BBB ReadMe

Étude de lisibilité de la fonte BBB ReadMe

Version : 10 novembre 2025
Sophie Vela, Enz@ Le Garrec & Camille Circlude

Cet article reprend les conclusions de l’étude de lisibilité du caractère BBB ReadMe. Les résultats complets de l’étude sont disponibles en PDF.

Couverture de l'Étude de lisibilité de la fonte BBB ReadMe

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Contexte de l’étude

Cette conclusion synthétise les résultats de l’étude de lisibilité du caractère BBB ReadMe, menée dans le cadre du projet de recherche « Typographie post‑binaire : recherche sur les usages, les appropriations et la pollinisation des fontes » (TYPO-POST). Cette étude est la première de cette dimension réalisée à ce sujet.

Le prototype BBB ReadMe – dessiné par Eugénie Bidaut, Ludi Loiseau et Clara Sambot – tend à un « haut potentiel de lisibilité » pour les personnes concernées par des troubles cognitifs impactant la lecture (troubles dys, TDA/H, TSA).

L’étude s’est déroulée en deux phases menées par Sophie Vela et Enz@ Le Garrec, dont les résultats et conclusions ont été traitées avec Camille Circlude. D’abord, des entretiens semi-directifs ont été menés avec un panel de 70 personnes, mixte en termes d’âge comme de genre, qui ont permis de transmettre un ensemble de retours à la cellule de dessin, afin de corriger les caractères les plus difficiles à lire. Ensuite, un formulaire en ligne comparant les dessins avant et après corrections a réuni 42 participations permettant de confirmer l’efficacité des corrections apportées.

Parmi les volontaires, nous constatons une forte proportion de personnes se trouvant à l’intersection de plusieurs troubles cognitifs impactant la lecture. Pour lire les résultats, le panel est partagé en trois segments : Multi-TND (à l’intersection de troubles dys, TDA/H et/ou TSA), Dys et Multi-dys (un ou plusieurs troubles dys) et TDA/H (ce trouble seul).

L’étude démontre que les difficultés liées à la mise en forme des textes sont particulièrement déterminantes pour la lisibilité des personnes Multi-TND ; tandis qu’elle met en évidence une plus grande hétérogénéité des besoins parmi les personnes Dys et Multi-dys ; et qu’elle souligne que les personnes ayant seulement un TDA/H sont plus impacté·es par l’environnement que par la mise en forme d’un texte ou son choix typographique.

Pour comprendre les enjeux de lisibilité liés au dessin de caractères, les dessinatrices se sont largement documentées sur un ensemble d’études[1] comme celles de Luz Rello et Ricardo Baeza-Yates[2], Sofie Beier[3], Justine Bulteau[4] et Sophie Vela[5]. Nos échanges avec Christella Bigingo, orthophoniste, et Ann Bessemans, docteure en design typographique spécialisée sur la lisibilité, ou encore la lecture des travaux de Gerard Unger, soulignent qu’il existe une diversité de lisibilité, et que l’habitude est un facteur clé.

De ces lectures et rencontres, la cellule de dessin a conservé les caractéristiques suivantes :

  • Une non-modularité pour éviter l’inversion des lettres (b/d, p/q, n/u) ;
  • Des pleins et déliés non réguliers qui répartissent la graisse de manière fonctionnelle et non esthétique ;
  • Des marqueurs de contraste qui accentuent la graisse des capitales, de la ponctuation et des signes diacritiques ;
  • Une châsse hétérogène des caractères, qui aide particulièrement la lecture longue.

Les dessinatrices ont également observé plusieurs fontes remarquées pour leur lisibilité comme la Lucette, l’Inconstant Regular, le Galfra, le Minuscule ou encore l’Antique Olive, le caractère le plus célèbre de Roger Excoffon. Ce caractère est basé sur l’idée populaire chez les dessinateur·ices de caractères français·es des années 1960 qu’un contraste inversé améliore la lisibilité. Cette idée persiste, par exemple, avec l’OpenDyslexic ou le Dyslexie qui ont des contrastes répartis horizontalement et vers le bas. Pourtant, comme nous l’avons vu, l’efficacité de ces fontes est mitigée. Excoffon revient d’ailleurs sur cette théorie à la fin de sa vie, avec le dessin inachevé de l’Excoffon Book, postulant que pour rendre un caractère plus lisible il ne faut pas répartir les pleins et déliés de manière homogène. Cette idée est révolutionnaire dans le champ de la typographie, qui jusque-là tentait d’imiter la répartition des pleins et déliés de la calligraphie. La cellule de dessin a choisi de développer cette idée pour le caractère BBB ReadMe qui présente un contraste plein et délié en « œuf au plat », le jaune se fixe a l’endroit le plus approprié en fonction des caractéristiques propres à chaque lettres.

Les dessinatrices ont proposé plusieurs variantes de ligatures post-binaires. Une variante dite Epsilon utilisant le « ɛ » pour faire le neutre, une variante dite Exposant qui surélève les ligatures de la ligne de base, et une variante dite Epsilon alternative qui propose des ligatures qui s’enlacent sans se toucher. Les différentes phases de l’étude comparent ces variantes et permettent d’identifier laquelle est la plus adéquate.

Résultats généraux de l’étude

Les retours des volontaires mettent en évidence plusieurs tendances générales. La première occurrence ou la découverte du système typographique peut susciter une certaine résistance, qui tend à s’estomper dès la deuxième lecture. Ce constat vient appuyer l’importance de l’apprentissage et de l’habitude dans l’appropriation de ces nouvelles formes. Comme le soulignent les études préexistantes, la question de l’habitude est centrale lorsqu’il s’agit de faciliter la lecture. Nous notons également un réel intérêt et une forme de curiosité envers les ligatures post-binaires proposées, parfois même vues comme une forme de jeu qui peut stimuler la lecture.

Le dessin typographique du caractère BBB ReadMe, dans son ensemble, a plutôt été apprécié pour son aspect confortable, chaleureux, arrondi et espacé. Son potentiel pour des usages éditoriaux et publics a été souligné. Nous avons pu observer que même lorsqu’il y a une perturbation de la lecture, la compréhension générale n’est pas nécessairement altérée. Certain·es volontaires soulignent cependant que les nouveaux caractères peuvent détourner l’attention sur leur forme au détriment de la compréhension, mais que ce phénomène est passager, lié à la découverte des caractères post-binaires.

La proximité graphique de certaines lettres avec des chiffres peut, dans certains cas, apporter de la confusion. Pour autant, la variante Epsilon qui utilise, en plus des ligatures, la lettre grecque « ε » comme marqueur de non-binarité, provoque plutôt de la surprise que de la difficulté, notamment pour sa ressemblance avec le chiffre 3 ou 8, ou lorsque les personnes reconnaissent qu’il s’agit d’une lettre grecque.

En ce qui concerne la présence ou non d’empattements, les opinions sont diverses, tant et si bien qu’aucune tendance ne se dégage. Les préférences sont davantage liées à la familiarité individuelle avec le type de caractères typographiques habituellement lus. Par contre, plusieurs volontaires apprécient des fontes plutôt grasses, ce pourquoi, nous préconisons le développement d’un gras pour la suite.

Plusieurs volontaires ont confirmé des observations déjà établies par les recherches antérieures en design graphique et en lisibilité, telles que l’importance primordiale de la mise en forme (utilisation d’un corps de texte confortable, alignement à gauche, interlignage confortable, interlettrage espacé, espaces intermots augmentés et paragraphes bien distincts, notamment). Ces éléments de mise en page apparaissent parfois comme ayant un impact plus déterminant sur la lisibilité que le choix de la fonte lui-même.

Un caractère, trois variantes

Vignette du caractère HPL avec les mots Amateur·ice, Doux·ce, Rigolot·e, Celle·ux

Le caractère BBB ReadMe dans sa variante Exposant.

Vignette du caractère HPL avec les mots Heureux·se, Grand·e, Aimé·e, Émotifve

Le caractère BBB ReadMe dans sa variante Epsilon.

Vignette du caractère HPL avec les mots Cellui, Fou·lle, Rigolot·e, Héro·ïne

Le caractère BBB ReadMe dans sa variante Epsilon alternative.

L’analyse des retours sur chaque variante (Exposant, Epsilon et Epsilon alternative) a permis d’établir que les volontaires présentant un seul trouble (dys ou TDA/H) n’ont pas de préférence entre les variantes Epsilon et Exposant. Cependant, lorsque les personnes présentent une combinaison de troubles (Multi-TND et/ou Multi-dys), la variante Epsilon est largement considérée comme plus lisible.

En ce qui concerne le point médian, aucun·e volontaire ayant un seul trouble Dys n’indique préférer son utilisation, confirmant l’intérêt de nouvelles formes d’écritures post-binaires. Pour les volontaires concerné·es par un TDA/H, le point médian et la BBB ReadMe Exposant font un score quasiment égal, ne permettant pas de définir de réel ordre de préférence. Ceci permet d’affirmer que malgré des difficultés, l’écriture inclusive n’est pas illisible pour les personnes touchées par des TND.

Après corrections des caractères difficiles à lire, les résultats indiquent que la variante Epsilon est la plus lisible pour 66,7 % des volontaires, la variante Epsilon alternative est plus lisible pour 19 %, et la variante Exposant est plus lisible pour 14,3 %. Nous en déduisons que les corrections de dessins apportées améliorent en partie la lisibilité, bien que certaines ligatures continuent à poser des difficultés à certaines personnes, même après correction du dessin (f·v, r·i ou u·l par exemple).

La variante Epsilon se dégage nettement, elle est plus lisible pour 85,7 % des volontaires avec et sans alternatives de dessin. La variante Exposant est sujette à des retours plus négatifs sur l’ensemble, alors que la variante Epsilon n’a des retours négatifs que sur quelques ligatures spécifiques.

Vignette du caractère BBB ReadMe « Je suis læ plus apprécié·e par les lecteur·ices »

 

La variante Epsilon est globalement appréciée pour la fluidité apportée à un texte comme le précise cette volontaire : « L’Epsilon est neutre et discret. Rien n’est impossible à lire et tout peut s’adapter, mais l’Epsilon est une chouette solution » (TDA/H, 29 ans, femme cisgenre). La variante Epsilon alternative permet une meilleure distinction des lettres lorsqu’il s’agit de ligatures entre deux fûts car elle les sépare au lieu de les superposer (u·l, l·l, l·u). Lorsqu’il s’agit de ligatures avec des rondes (e, a, s, etc.), cette variante n’est pas préférable car elle déforme trop la morphologie de la lettre. La variante Exposant pose quant à elle des questions sur la hiérarchisation des genres et la fragmentation de la lecture, mais répond à des besoins spécifiques pour presque un tiers du panel, et reste une solution adéquate pour ces personnes.

Vignette du caractère BBB ReadMe visualisant les différences de dessin après les retours du panel.

Concernant la prononciation, la variante Exposant décompose le mot, elle est donc lisible phonétiquement, alors que les ligatures fusionnées de la variante Epsilon introduisent des signes inédits à prononcer. Il est nécessaire de ne pas évacuer cet aspect de nos recherches, nous maintenons cependant que cela s’inscrit dans un travail plus large au sujet de la débinarisation de la langue et de l’écriture, qui doit être mené en parallèle par des spécialistes de la prononciation et de l’oralité : orthophonistes, linguistes, grammairien·nes… Il est important de créer des alliances et d’encourager la recherche en ce sens.

Représentation de la diversité de genre

La comparaison des différentes variantes du caractère BBB ReadMe souligne l’importance de distinguer l’efficacité cognitive (lisibilité, fluidité) des dimensions symboliques (égalité, visibilité des genres) dans l’examen des solutions typographiques post-binaires.

En effet, la dimension binaire de la variante Exposant a été relevé, dans la mesure où elle met en forme un dédoublement du féminin et masculin sans proposer d’alternatives graphiques pour les personnes ne se reconnaissant pas dans le binarisme de genre. Le positionnement des suffixes féminins en exposant dans une taille réduite par rapport à la forme masculine, a été perçu par plusieurs volontaires comme un signe de minorisation du genre féminin.

La variante Epsilon se distingue par l’usage de ligatures fusionnées (par exemple « x·s »), susceptibles de traduire symboliquement une pluralité d’identités de genre (genderfluid, agenre, non-binaire, genderfuck, etc.). Cette variante fait usage du caractère « ɛ », dont la proximité visuelle avec le chiffre 3 a été associée, par certain·es volontaires, à l’idée d’un « troisième genre » ; tandis que pour d’autres, les ligatures de cette variante implémentent l’inclusif de façon plus discrète. De plus, la lettre « ɛ » est évocatrice de la lettre « e » et peut accentuer la volonté de féminiser un mot. Si la discretion fluidifie la lecture, elle peut parfois sembler être une erreur d’impression ou d’orthographe et évacuer la question du genre : « Parfois on ne lit pas en inclusif [mais] au féminin » (Dyslexie, 24 ans, homme cisgenre). En effet, au niveau de l’oralisation mentale, la variante Epsilon convoque plutôt une lecture des textes orientée au féminin lorsqu’il s’agit d’individu·es et une lecture non-genrée pour les collectifs et/ou groupe de personnes.

La variante Epsilon induit une représentation du genre volontairement plus floue ou ouverte. Le recours à une variante typographique plutôt qu’à une autre peut ainsi être interprété comme un positionnement politique, en fonction des identités que l’on choisit de rendre visibles dans un texte.

Les résultats montrent que les variantes Epsilon (avec et sans alternative) apparaissent comme les plus représentatives de la diversité de genre pour 64,3 % des volontaires. On pourrait conclure en citant un volontaire affirmant que c’est « étonnant, mais pas insurmontable ni difficile » (Multi-dys, 29 ans, homme cisgenre).

Les enjeux de lisibilité convergent ici avec ceux de la représentativité symbolique, dans la mesure où, dans les deux cas, c’est la variante Epsilon qui s’impose. En définitive, le choix de cette variante permet à un plus grand nombre de personnes présentant des troubles cognitifs impactant la lecture d’accéder au texte, tout en garantissant une plus large représentation de la diversité de genre.

Vers un futur post-binaire ?

Notre démarche s’inscrit dans un besoin plus global de faire évoluer la recherche et la technique à ce sujet. En effet, il a été partagé par plusieurs volontaires le désir de voir ces propositions typographiques se développer, notamment par le biais d’un apprentissage à l’école pouvant réduire les difficultés, par un usage plus fréquent au travail et dans l’espace public, et enfin grâce à des progrès techniques. Cela concerne notamment la conception de claviers ou de correcteurs orthographiques adaptés, mais aussi l’évolution des outils d’accessibilité tels que les lecteurs d’écran, comme nous alertait déjà le réseau Handi-Féministe en 2020[6], critiquant le sexisme qui régit la programmation des logiciels.

Enfin, l’étude rappelle que la recherche d’une solution universelle est illusoire. Comme il existe une multitude de spécificités de lecture propres à chacun·e, il existe une multitude de solutions à inventer. De même que pour l’écriture inclusive, il s’agit d’un processus expérimental, où l’écoute des publics, la diversité des pratiques et l’adaptabilité doivent primer. Les institutions culturelles, éditoriales ou éducatives sont invitées à se positionner en conscience : quel public veulent-elles inclure, soutenir, visibiliser ?

Le travail mené avec le caractère BBB ReadMe et la présente étude est une ouverture vers des réflexions politiques et sociales plus vastes au sujet de l’accessibilité et de la débinarisation de la langue. Nous avons l’espoir que ces premières pistes ouvrent la voie à d’autres dessinateur·ices, qui augmenteront le nombre de fontes post-binaires conçues à destination des personnes ayant des troubles cognitifs impactant de la lecture, grâce aux recommandations présentées ici et aux réflexions amorcées. Nous voyons cette étude comme une contribution à un design typographique en constante évolution et en autocritique permanente, s’efforçant de réduire les logiques validistes et de renforcer la prise en charge des enjeux de genre, de féminisme et d’accessibilité de manière intersectionnelle.

  1. Voir le chapitre « Études préexistantes » dans Sophie Vela, Enz@ Le Garrec & Camille Circlude, « Étude de lisibilité de la fonte BBB ReadMe », F.R.S.-FNRS, 2025.
  2. Ricardo Baeza-Yates et Luz Rello, « Good fonts for dyslexia », Proceedings of the 15th International ACM SIGACCESS Conference on Computers and Accessibility (ASSETS ’13), article n°14, Association for Computing Machinery, New York, 2013,  p. 1-8.
  3. Sofie Beier, Typeface Legibility: Towards defining familiarity, PhD Thesis, Royal College of Art, Londres, 2009
  4. Justine Bulteau, De la nécessité d’étudier l’accessibilité des écritures inclusives aux personnes dyslexiques [mémoire], École Nationale Supérieure de Cognitique, Bordeaux, [En ligne], 2021. <inclusiviteetdyslexie.wordpress.com>
  5. Sophie Vela, « Écriture inclusive: obstacle infranchissable pour les personnes dys ? Synthèse d’une étude de lisibilité », Révolution typographique post-binaire [en ligne], 2022. <typo-inclusive.net>
  6. Réseau d’Etudes Handi-Féministe, « Contre la récupération du handicap par les personnes anti écriture inclusive » [en ligne], 2020. <efigies-ateliers.hypotheses.org>

Sophie Vela

Sophie Vela, est diplômée de l’EESAB (Ecole Européenne Supérieure de Bretagne) à Rennes en 2023. Depuis 2021, elle axe sa recherche sur la lisibilité des écritures inclusives. Elle est également co-fondatrice de la collective militante Les Mots de Trop.

Enz@ Le Garrec

Enz@ Le Garrec est graphiste, typographe et chercheur·se à Bruxelles. Associé·e au sein du studio Kidnap Your Designer et membre active de la collective Bye Bye Binary, ses préoccupations touchent aux études de genre, aux trans*féminismes, aux écritures et esthétiques queer, aux pédagogies queer, et la transmission de contre-récits et fabulations post-binaires.

Camille Circlude

Camille Circlude, auteur·ice de La typographie post-binaire, est un·e designer typo·graphique, artiste et chercheur·se qui explore les intersections entre langage, genre et typographie. Titulaire d’un Master en spécialisation en études de genre, membre actix de la collective Bye Bye Binary, graphiste au sein du studio Kidnap Your Designer, iel enseigne à l’erg (école de recherche graphique, Bruxelles).