De la nécessité d’étudier la lisibilité des nouvelles formes typographiques non-binaires (ligatures et glyphes inclusives), les alternatives au point médian et au doublet observés dans les milieux activistes, queer et trans-pédé-bi-gouines. 16/01/21 - 15:40 Martin Non classé 1 Commentaire

Préambule

Note concernant l’utilisation de l’écriture inclusive dans ce texte :

La police de caractères Baskervvol BBB est utilisée car il s’agit d’une police augmentée de glyphes non-binaires, en guise d’alternative au point médian, développée par la collective Bye Bye Binary , qui offre de matérialiser les existences queer, trans, genderfluid, non-binaires dans l’espace commun, collectif et partagé de la langue. La Baskervvol est aussi utilisée pour toutes les occurrences où il n’est pas possible de présumer du genre de la personne.

Note concernant le vocabulaire :

Nous distinguerons tout au long de l’article, l’écriture épicène (choix de mot épicène, usage du doublet), de l’écriture inclusive (usage du point médian — · ) de la typographie inclusive ou non-binaire (usage de nouveaux caractères typographiques, principalement sous la forme de nouvelles ligatures — i·e , l·e, f·e, x·se, r·e, f·v, …).

1. Un mouvement collectif

Source : Maillet R., Pacotte C., 
Amils Agitéls, Cheapest University, 2017.

Durant le mois d’octobre 2020, les travaux sur la typographie inclusive de Tristan Bartolini, étudiant à la HEAD (Haute École d’Art et de

Design de Genève) ont fait grand écho auprès de la presse, à la suite de la remise du Prix Art Humanité 2020 de La Croix-Rouge. Tout d’abord relayé par la Tribune de Genève[1], l’article présentant Tristan Bartolini comme étant le « nouveau Gutenberg » et son travail comme « la première typographie inclusive » a ensuite été repris, presque tel quel, à de nombreuses reprises dans la presse (Les Inrocks, Le Figaro, Konbini, France Culture, Culture Prime, …) sans même faire l’objet de vérifications journalistiques sur cette prétendue première découverte en design graphique.

En effet, des caractères typographiques inclusifs et non-binaires, il en existe déjà depuis plusieurs années. Dès octobre 2017, la Cheapest University publie « Amils Agitéls » une collecte de textes LGBTQI+ engagés réunis par Roxanne Maillet et Clara Pacotte avec des expérimentations typographiques de Marie-Mam Sai Bellier, Guillaume Sbalchiero, Marine Stephen et Claire Barrault. En 2018, une série d’expérimentations est rendue publique à l’occasion des Puces Typo grâce à l’exposition de posters collective « On aime pas ça parce qu’on devient deux » (Campus Fonderie de l’Image, Paris, mai 2018). Dans la foulée, la collective Bye Bye Binary se met en place et organise des workshops de typographie (novembre 2018, avril 2019).

Source : Bernhardt C., Bihan J.,
On aime pas ça parce qu’on devient deux, Puces Typo, 2018. (VG5000)

Par ailleurs, certains caractères sont hébergés sur la fonderie Velvetyne, au sein des polices VG5000 de Justin Bihan (novembre 2018), ou Cirrus Cumulus de Clara Sambot (mai 2020). D’autres fontes existent sans être distribuées, comme, par exemple, la JonquinabcRT créée par Sarah Kremer et augmentée de glyphes inclusifs dessinés par Emilie Guesse, Maisie Harding et Alain Maréchal. Ces usages typographiques se disséminent au fil du temps à la lecture d’objets graphiques qui les utilisent et de designers engagé·es qui les proposent aux commanditaires de design graphique.

Cette traînée de poudre médiatique principalement et exclusivement tournée autour du travail de Tristan Bartolini a totalement occulté et invisibilisé de façon systémique les travaux de nombreux·ses chercheur·euses en typographie, entre autres de la collective Bye Bye Binary, qui n’a pas tardé à diffuser un communiqué de presse[2], « La typographie inclusive, un mouvement*! *féministe/queer/trans-pédé-bi-gouine » , mentionnant que la typographie inclusive était une large mobilisation et pas le fait d’un génie isolé. L’idée romantique du Génie (Nochlin, 1971 ; Dumont & Sofio, 2007), détaché du reste de l’humanité reste un mythe qui n’est pas questionné, qui fait sensation dans les médias et qui continue d’être perpétuée inlassablement. L’attrait de la découverte (l’aspect dénicheur de talent) et la glorification individuelle du génie sont deux caractéristiques de ce principe systémique que l’appareil médiatique reproduit en réalisant des distorsions historiques.

Source : Bartolini T., L’Inclusifve, 2020.

Faisant suite au communiqué de la collective Bye Bye Binary et l’intervention de Tristan Bartolini lui-même auprès de la presse pour rétablir l’historiographie et la chronologie de ces travaux, plusieurs journalistes ont corrigé leurs articles erronés. Le titre de l’article de La Tribune de Genève est passé de « Un Genevois crée la première typo inclusive » à « Un jeune Genevois crée une typo inclusive », sans pour autant faire mention des travaux antérieurs.

L’annonce tonitruante de cette « découverte » attribuée à un seul homme démontre qu’il est très difficile d’attribuer un champ de recherche à une collective mouvante. En effet, nous pouvons observer une tendance à l’auto-invisibilisation des individus de la part des collectifs féministes/queer/trans-pédé-bi-gouines au profit de démarche collective (usage de la forme collective, collaborative, anonymat,…). Cette tendance vertueuse qui a pour but de mettre au centre le travail, la pratique, la démarche plutôt que les personnes se retournent contre elles dans l’espace médiatique encore trop peu enclin à ce type d’entité multiple et pour qui la personnification du débat reste un incontournable. Cette mésaventure aura tout de même permis à Bye Bye Binary de montrer qu’une recherche peut être menée collectivement, avec des méthodes de recherche féministes (Oakley, 1981) en mettant la question des origines — ici les expériences pronominales de Monique Wittig dans Les Guérillières (elles) et l’Opoponax (on), ainsi que les travaux des pionnier·es contemporain·es (Roxanne Maillet, Clara Pacotte, Justin Bihan, Clara Sambot, etc.) — comme fondamentale pour comprendre tout mouvement intellectuel ou politique (Thébaut, 1998).

Cette médiatisation du sujet a permis de voir émerger des recherches graphiques et typographiques non-binaires jusqu’à présent restées confidentielles et s’échangeant sous le manteau uniquement parmi les chercheus engagées dans des recherches en typographie, formant un réseau dans une partie de la francophonie (Belgique, France, Suisse, Canada) permettant de rendre visible dans l’espace du langage des existantes queer, trans, genderfluid, non-binaires. Jusque-là, travaillant à l’abri des regards, en toute discrétion, leurs travaux se sont vus soudainement exposés à la critique publique. Nous pouvons observer, principalement sur les réseaux sociaux, des retours très polarisés : d’une part, un énorme engouement des personnes pratiquant déjà l’écriture inclusive, des milieux féministes, activistes s’enthousiasment des alternatives au point médian ; d’autre part, des critiques principalement émises sur le caractère illisible des polices de caractères proposées, tout comme cela fût le cas pour l’écriture inclusive[3]. Nous noterons également les nombreuses menaces de la part d’une frange des internautes (sur le site du Figaro, e.a.) d’interrompre leurs dons à la Croix Rouge avançant que le financement de telles recherches ne peut être l’objet de l’activité de l’organisation, ne faisant pas le distinguo entre les activités de terrain et la remise d’un prix[4].

Parmi les critiques fréquentes, nous relèverons l’argument du caractère illisible ou complexe pour les personnes présentant des troubles de la lecture. Il s’agit là d’un argument parfois avancé par des personnes non concernées afin de clore un débat en convoquant une problématique qui n’est pas la leur et de laquelle ils ne peuvent répondre, comme l’indique le Réseau d’Études HandiFéministes (REHF) ayant rédigé un billet[5] pour dénoncer la récupération du handicap par les personnes qui s’opposent à l’écriture inclusive. Ce billet demande aux personnes non concernées de cesser de brandir l’argument de la cécité, de la dyslexie ou de la dyspraxie pour justifier leur position, et aux personnes concernées mais réactionnaires d’arrêter de parler au nom de toute la communauté handi. Le billet met plutôt en avant le sexisme qui opère dans la programmation des logiciels de synthèse vocale, puisqu’un travail de programmation de l’écriture inclusive pour ces machines permettrait de résoudre une partie du problème. Le texte fait également état des solutions existantes[6] pour remédier aux accros rencontrés par les logiciels de synthèse vocale aidant à la lecture.

C’est dans ce contexte, qu’il paraît important de mettre en place une étude de lisibilité, ainsi qu’une analyse approfondie des difficultés d’apprentissage de la lecture de ces nouvelles expérimentations pour apporter des éléments de réponses aux critiques faites quant à l’illisibilité qui entraîneraient également des difficultés de compréhension. Essentielle serait une étude analytique d’échantillons de phrases proposés à des enfants en apprentissage de la lecture (a priori vierge de toute idéologie sur la question) et des adultes présentant des troubles de la lecture. Les résultats seraient à comparer à un groupe témoin de lecteur·ices expert·es, c’est-à-dire ne présentant aucun trouble de la lecture.

2. Un genre de typographie

La question du genre a été mise au-devant de la scène publique, médiatique et politique en 2011 avec l’introduction de la notion de genre dans des manuels de sciences de la vie et de la Terre en France (Détrez, 2015). Alors que la notion de genre apparaît dès l’entre-deux guerres (De Ganck, 2020) dans les études médicales et psychiatriques des personnes intersexes et trans, il faudra attendre 1960 pour que le concept soit théorisé notamment par le psychologue John Money, pour qui et comme le postulait Simone de Beauvoir[7], le genre est un construit social. John Money (Détrez, 2015) identifie « identité de genre » et « rôle de genre ». Le premier est défini comme étant la catégorisation de soi-même comme homme, femme, ou ambivalent en fonction de ce que le sujet ressent et de ce qu’il perçoit de son comportement. En d’autres termes, il s’agit de la façon dont l’individu s’identifie : on peut se définir comme homme ou femme indépendamment de son sexe biologique (Détrez, 2015). Concernant le second, il s’agit des comportements publics d’une personne comme homme ou femme, qui dépendent de la culture. Cette acception peut être mise en relation avec la définition de Joan Scott (Degrave & Zanone, 2020) selon qui le genre est « un élément constitutif des rapports sociaux fondé sur des différences perçues entre les sexes et le genre est une façon première de signifier des rapports de pouvoir ». Le genre représente un lieu de rapport de pouvoir lors de la répartition des rôles sexués.

Ensuite, le sexe renverrait aux différences biologiques entre mâles et femelles, les organes génitaux étant principalement l’exemple choisi lorsqu’il s’agit de distinguer une fille d’un garçon, notamment à la naissance. Cependant, les nombreux critères de détermination du « sexe (anatomie, hormones, gonades, ADN) ne permettent pas de donner une définition sûre du sexe et « nombreux sont les cas où ces indicateurs ne vont pas coïncider, notamment quand le caryotype (XX/XY) ne correspond pas au phénotype (organes génitaux féminins et masculins » (Détrez, 2015, p.33). Dès lors, qu’advient-il des personnes intersexes, qui présentent des organes génitaux différents de ceux attendus d’une fille ou d’un garçon ? Anne Fausto Sterling démontre « qu’il n’existerait pas biologiquement deux sexes mais un continuum, dont la réduction à la binarité est une opération sociale » (Détrez, 2015, p.36). Pourtant, dès la fin des années 1940, des médecins vont débuter une politique de réassignation précoce au travers d‘opérations chirurgicales chez les nourrissons à la sexualité indéterminée. Les travaux de Löwy (2003) mettent en exergue les contestations dans les années 1990 des mouvements de personnes intersexes de cette pratique « restée largement acceptée par les médecins et les parents » (p. 86). Paul B. Preciado (2003) va plus loin : « Avec les nouvelles technologies médicales et juridiques de Money, les enfants intersexes, opérés à la naissance ou traités pendant la puberté, deviennent des minorités construites comme anormales au bénéfice de la régulation normative du corps de la masse straight. Cette multiplicité des anormaux est la puissance que l’Empire Sexuel s’efforce de réguler, de contrôler, de normaliser » (p. 19).

Alors qu’un sondage[8] réalisé en 2019 pour « l’Obs », nous indique que 14 % des 18-44 ans se considèrent comme « non-binaires », qu’est-il donc possible de faire dans l’espace de la langue pour qu’une personne queer / trans / genderfluid / intersexe / non-binaire qui ne se retrouve pas représentée ni dans le terme « amoureux », ni dans celui d’« amoureuse » puisse avoir une existence palpable ? Nous pouvons répondre à l’appel de Preciado[9] et opérer la langue du binarisme de genre. Les graphistes et typographes se positionnent alors en chirurgienn·es dans leur espace d’expertise qu’est la création de nouveaux glyphes et proposent ainsi des formes d’« amoureux·se ». Ces recherches graphiques sur la typographie inclusive relèvent d’une urgence et d’une nécessité existentielles, dans la mesure où elles leur offrent de rendre visible leur existence dans l’espace partagé d’une langue à l’heure où certain·es introduisent des propositions de loi visant à interdire l’usage de l’écriture inclusive par toute personne morale publique ou privée bénéficiant d’une subvention publique[10].

3. État de l’art

Depuis quelques années, des initiatives ont vu le jour dont l’objectif est de renoncer aux formulations au masculin (démasculiniser la langue) et dès lors de pratiquer l’écriture inclusive dont entre autres l’usage des doublets complets (les employés et les employées), doublets abrégés à l’aide de parenthèses (les employé(e)s), barres obliques (les employé/e/s), traits d’union (les employé-e-s), points bas (les employé.es.), points médians (les employé•e•s ou employé•es).

L’écriture inclusive propose des formulations plus représentatives que celles où le masculin a été imposé comme forme neutre, générique, s’inscrivant dans une histoire du langage patriarcale et exclusive que nous héritons de la masculinisation du français opérée au 17e siècle (Viennot, 2014), combiné à une langue française très genrée. Cette dernière s’est « masculinisée » à la suite de la création de l’Académie française en 1635. Avant cela, les termes comme philosophesse, autrice, poétesse étaient utilisés couramment. L’Académie, exclusivement composée d’hommes, va purement et simplement faire disparaître le féminin de certains mots sur base de choix politiques et d’arguments sexistes : « on ne dit pas professeuse, graveuse, compositrice […] par la raison que ces mots ont été inventés que pour les hommes qui exercent ces professions » défend avec ferveur Bescherelle (Hains-Lucht, 2020). Le genre masculin a alors été désigné comme la forme « neutre » (masculin générique) et la féminisation des noms, pourtant bien présente dès le Moyen-Âge, fut exclue (Hains-Lucht, 2020).

Malgré les réticences de la conservatrice Académie française, plusieurs pays et régions francophones, dont le Québec, pionnier, ont sorti des décrets sur la féminisation des titres et métiers (Hains-Lucht, 2020). En France, en novembre 2015, le Guide pratique pour une communication publique sans stéréotype de sexe, édité par le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes est publié avec des recommandations pour l’écriture inclusive utilisant alors le point bas. Plusieurs guides voient alors le jour avec des variantes graphiques, dont celui de l’agence de communication Mots-Clés en 2016 utilisant, quant à lui, le point médian. Plus récemment, diverses initiatives voient le jour avec des spécificités propres à certains secteurs, par exemple, le Guide Pratique du Langage Inclusif en École d’Art – Club Mæd[11] par le collectif Cybersistas à l’Ensba Lyon.

En mars 2017, le premier manuel scolaire[12] est publié par Hatier à destination d’élèves du CE2 utilisant l’écriture inclusive, qui depuis ne cesse de déchaîner les passions[13]. Au centre de la polémique, de nouvelles graphies (principalement l’usage du point médian et bas) engendrent une mise en garde de la part de l’Académie française qui les désignent illisibles et indique que la langue française « se trouve désormais en péril mortel [et] la multiplication des marques orthographiques et syntaxiques qu’elle induit aboutit à une langue désunie, disparate dans son expression, créant une confusion qui confine à l’illisibilité » (Académie française, 2017). Cette déclaration de principe ne semble reposer sur aucune étude scientifique ou tout du moins n’en fait pas mention. Le caractère illisible de ces propositions reste donc un champ de recherche à explorer.

En Belgique, cette écriture est employée dans certains secteurs, notamment dans la presse, les universités, le secteur privé, mais absente des textes officiels. Et pour cause, le Conseil de la langue française et de la politique linguistique de la Fédération Wallonie-Bruxelles (2017)  recommande l’emploi mesuré de ces formules, et privilégie nettement les formes dédoublées. Et d’ajouter que le « Conseil ne saurait recommander l’usage ni de parenthèses (pour leur valeur symbolique), ni du point médian (qui cumule plusieurs inconvénients) » (p. 2). Par conséquent, le masculin est employé et privilégié pour faciliter la lecture et la compréhension des textes.

Bien qu’un usage de différentes graphies continue d’exister à l’heure actuelle, l’utilisation du point médian s’impose de plus en plus par les personnes utilisant l’écriture inclusive, car elle permet un meilleur gris typographique que le point bas qui engendrent davantage de lézardes dans les textes. Il est cependant important de signaler que l’usage du point médian n’est pas simple d’accès sur PC[14] et n’est pas encore reconnu par les logiciels de synthèse vocale permettant une assistance à la lecture pour les personnes aveugles ou ayant des troubles de lecture, ce qui est le cas du trait d’union.

Source : Bye Bye Binary, Acadam gramaire non binaire développée lors du workshop #1 Des imaginaires possibles autour d’une typographie inclusive, 2018.

Source : Bye Bye Binary, Acadam gramaire non binaire développée lors du workshop #1 Des imaginaires possibles autour d’une typographie inclusive, 2018.

Les différentes initiatives mentionnées ci-avant ne sont par ailleurs pas inclusives des personnes non-binaires / trans / genderfluid car elles ne le sont que du genre féminin (Ashley, 2019). En effet, l’usage du doublet (largement préconisé par Eliane Viennot) ou du point médian binarise le langage et ne donne pas d’espace de représentation possible à d’autres genres. Dans les milieux activistes et militants, se développe un langage non-binaire, des graphies particulières, notons le x des milieux transféministes visant à inclure toutes femmes, cis et trans (par exemple : womxn) ensuite utilisé en lieu et place du point médian (par exemple : tout·es > touxtes). Ces initiatives sont parfois reprises dans le milieu académique, par exemple Sam Bourcier (e.a.)[15], qui utilise l‘usage de l‘astérisque pour tronquer la forme genrée du nom commun utilisé. Lu à voix haute, le troncage des mots ne permet pas la distinction avec la forme masculine (par exemple : heureuse, heureux, heureu*). Les propositions d’Alpheratz (par exemple : autrice, auteur, autaire) ou encore l’Acadam de Bye Bye Binary (par exemple : autrice, auteur, auteul) propose des formes de suffixes qui permettent à l’oral de marquer un genre neutre.

Les travaux d’Alpheratz précédemment cité·e, romancier·e et professeur·e de linguistique, de sémiotique et communication à Sorbonne Université, opère sur le terrain de la linguistique et de la grammaire en introduisant le pronom « al ». En 2015, al publie, Requiem, un roman écrit en utilisant une grammaire non-binaire. Al s’agit d’une première en littérature française. En 2018, al développe un lexique du genre neutre dans la Grammaire du français inclusif parue aux Éditions Vent Solars.

Les débats autour de l’écriture inclusive apparaissent alors comme un terrain de recherche à explorer, particulièrement dans le domaine de la typographie. À l’instar de l’utilisation de l’astérisque ou du x, des pratiques typographiques s’amorcent.

Sur la question, des workshops[16] typographiques voient le jour, organisés par la collective Bye Bye Binary. Des travaux typographiques sont présentés publiquement lors de colloques[17]. Des formes graphiques et typographiques émergent alors, notamment le travail de nouveaux glyphes (lettres, ligatures, points médians, éléments de liaisons ou de symbiose) principalement sous la forme de nouvelles ligatures — i·e, l·e, f·e, x·se, r·e, f·v, …). Par exemple, « iel » qui peut contenir un glyphe spécifique « » combinant le i et le e (tout comme le o et le e dans le glyphe « œ »).

Pour établir le cadre et la méthodologie nécessaire à une étude approfondie, nous utiliserons en tant qu’échantillons les polices de caractères Baskervvol de la collective Bye Bye Binary, DINdong de Clara Sambot, l’Inclusifve de Tristan Bartolini, le Times New Roman Inclusif d’Eugénie Bidaut, ainsi que des expérimentations en cursives d’Ariel Martín Pérez[18].

A. Bye Bye Binary

Bye Bye Binary (BBB) est une collective franco-belge, une expérimentation pédagogique, une communauté, un atelier de création typo·graphique variable, un réseau, une alliance. BBB, formé en novembre 2018 lors d’un workshop conjoint des ateliers de typographie de l’École de Recherche Graphique (erg) et La Cambre (Bruxelles), propose d’explorer de nouvelles formes graphiques et typographiques adaptées à la langue française, notamment par la création typographique collective du Baskervvol.

B. Clara Sambot

Membre de BBB, étudiante à l’erg (Bruxelles) en Master Typographie, Clara Sambot publie en mai 2020 la police de caractères Cirrus Cumulus comprenant des glyphes inclusifs sur la fonderie Velvetyne. La Cirrus Cumulus revêtant un aspect particulièrement créatif et fantaisie, c’est la DINdong, encore non publiée à ce jour, qui est utilisée dans notre étude. Clara Sambot travaille actuellement à la constitution d’une typothèque en ligne rassemblant différentes polices de caractères comprenant des glyphes inclusifs et sous licence libre.

C. Eugénie Bidaut

Eugénie Bidaut, étudiante à l’ANRT (Atelier National de Recherche Typographique) à Nancy poursuit actuellement un projet de recherche dans le cadre duquel elle conçoit une police de labeur comprenant des caractères inclusifs fonctionnels en petits corps ; le but étant que la ou les solutions trouvées puissent s’étendre à d’autres typographies. Elle travaille également à la création d’un ensemble d’outils permettant une prise en main facile : tutoriels expliquant comment activer les options Opentype sur les logiciels de mise en pages et de traitement de texte les plus utilisés, rédaction de scripts / plug-ins pour opérer des remplacements automatiques.

D. Tristan Bartolini

Récompensé en octobre dernier par le Prix Art Humanité de la Croix Rouge Suisse pour son projet de diplôme « L’inclusie », Tristan Bartolini est étudiant à la Head de Genève. Son projet ne propose pas une nouvelle police de caractères, mais un principe typographique adaptable à diverses polices. Dans notre étude, nous utiliserons sa version de l’Akkurat de chez Lineto.

E. Ariel Martín Pérez

Ariel Martín Pérez est dessinateur de caractères et membre de la fonderie Velvetyne, pionnière dans la diffusion de polices de caractères comprenant des glyphes inclusifs comme la VG5000 de Justin Bihan ou la Cirrus Cumulus de Clara Sambot. À l’occasion des Puces Typo 2020 et à l’invitation de Roxanne Maillet pour l’exposition collective « On aime pas ça parce qu’on devient deux », Ariel Martín Pérez a développé une réflexion sur l’écriture inclusive cursive.

4. Problématique & question de recherche

La langue française est une langue vivante et dès lors en constante évolution. Les discriminations liées au genre dont elle est porteuse, enferment les personnes dans des catégories, généralement homme ou femme, et invisibilisent les personnes non-binaires.

Une étude menée par Suzanne Zaccour et Michaël Lessard dans leur ouvrage Grammaire non sexiste de la langue française, compare l’emploi d’une grammaire binairement inclusive à celui d’une grammaire exclusive (Hains-Lucht, 2020). Les résultats soutiennent que ne pas tenir compte du langage inclusif participe au maintien des stéréotypes de genre dans l’imaginaire collectif. De plus, chaque fois qu’un terme est employé uniquement au masculin générique, cela empêche les femmes et les personnes non-binaires de s’identifier à ce dont il est question (Hains-Lucht, 2020). Dès lors, la langue étant ce qui nous permet de nous représenter la réalité qui nous entoure, la typographie non-binaire offre d’inclure et de représenter les femmes ainsi que les personnes queer / trans / genderfluid / intersexes / non-binaires. Le français inclusif donne alors à tout un chacun, membre à part entière de la société, sa place. La typographie non-binaire s’inscrit donc dans une démarche militante.

La question de l’apprentissage est donc cruciale. Nous pourrions avancer le postulat que l’enseignement systématique de la lecture et de l’écriture inclusive dès le plus jeune âge permettrait d’accéder à une langue inclusive pour tous, et ce en l’espace d’une génération. Certain·es linguistes sont plus prudent·es et avancent que « si la féminisation doit être enseignée dès le plus jeune âge, la réflexion sur l’usage politique, militant de la langue doit être amené (…) dans les dernières années de l’apprentissage, en guidant les jeunes vers une réflexion sur la variation, sur le (dé)classement social produit par les manières de parler et sur les façons d’user de la langue à des fins persuasives » (Rosier, 2018).

Source : le Ferec M., Payen M.,
Josafronde, 2020.

Dans le cadre du projet d’une langue inclusive, les nouvelles propositions typographiques proposent de travailler la plasticité du cerveau et la notion d’apprentissage de la lecture. Ces expérimentations typographiques sont parfois curieuses et étonnantes en regard de nos habitudes de lecture. L’argument de la lisibilité va donc être l’argument premier des détracteur·ices de ces recherches, tout comme pour l’écriture inclusive (« Une écriture excluante qui s’impose par la propagande »[19]) qui fait face également à de nombreux défis (Rosier & Rabatel, 2019).

Source : Laurent N., expérimentations graphique lors du workshop #1,
Des imaginaires possibles autour d’une typographie inclusive, 2018.

Suite à la publication des travaux de Tristan Bartolini et de Bye Bye Binary, de nombreuses personnes handi, dys, neuroa se sont manifestées sur les réseaux sociaux pour communiquer leurs difficultés de lecture de certains caractères typographiques.

Source : Sambot C., Cirrus Cumulus, Velvetyne 2020.

Par ailleurs, pour comprendre un texte, il ne suffit pas seulement de le décoder, mais encore faut-il le comprendre. L’acte de lire implique non seulement la reconnaissance des mots mais également leur compréhension. De plus, le processus de lecture s’appuie sur les structures cognitives qui réfèrent aux connaissances que possède le·a lecteur·ice sur la langue et sur le monde. Les connaissances sur la langue sont réparties en quatre catégories et sont importantes dans la compréhension à la lecture (Giasson, 2007) : (1) connaissances phonologiques, (2) connaissances syntaxiques, (3) connaissances sémantiques, (4) connaissances pragmatiques. L’intérêt de l’étude porterait sur les connaissances phonologiques et sémantiques.

La phonologie s’intéresse aux aspects sonores de la langue. Par conséquent, les connaissances phonologiques touchent aux phonèmes et à la capacité de les distinguer. Les phonèmes représentent les unités permettant de différencier les mots les uns des autres. Il existe trois niveaux d’analyse (Giasson, 2007) : (1) perception : du signal acoustique arrivant aux oreilles jusqu’à l’élaboration d’un code phonologique susceptible d’être mis en relation avec la ou les représentations sémantiques correspondantes, (2) lexique phonologique : stocké en mémoire qui permet de comprendre les mots entendus et d’en produire à notre tour, (3) production de la parole : évocation implicite de la représentation abstraite d’un mot jusqu’à sa production explicite.

L’acquisition des procédures d’identification des mots écrits exige une capacité de mettre en rapport les graphèmes avec les unités phonologiques correspondantes (syllabes, parties de syllabes), cela afin d’élaborer des procédures de déchiffrement (Giasson, 2007). Il s’agit de la métaphonologie, une capacité difficile à acquérir pour les enfants. Cette difficulté réside dans le fait que les unités de parole représentées par des lettres, les phonèmes, sont des unités abstraites. De plus, les connaissances sémantiques désignent les connaissances du sens des mots et les relations qu’ils entretiennent entre eux. Lors de la lecture, nous considérons les mots de vocabulaires correspondant à ce qui a été lu comme des concepts acquis.

Source : Corinne Totereau, Animation pédagogique Cluses, IUFM Bonneville, 13/10/2004. L’APPROCHE COGNITIVE DE LA LECTURE.

Afin de lire (décoder) et comprendre (sémantique) ce que nous lisons, nous devons établir une connexion entre les mots écrits et leur signification stockée en mémoire. Cette connexion peut s’établir grâce au fait que les graphèmes (lettres) représentent des phonèmes (sons). Les mots écrits peuvent ainsi être reconnu via l’assemblage d’un code phonologique[20] qui donne accès à la signification. Ce qui permet de lire tout ce qui peut être compris oralement. L’apprentissage de la lecture est représenté par un modèle à double voie : la voie d’assemblage (utilisée par les apprentis lecteurs) et la voie d’adressage (employée par les lecteurs experts).

Interviennent également dans le processus de compréhension à la lecture, les microprocessus. Ceux-ci aident à appréhender les informations véhiculées dans la phrase. Lors de cette phase, il ne s’agit pas uniquement de reconnaissance de mots, mais bien de regrouper les mots en unités signifiantes et sélectionner les éléments de la phrase importants à retenir (Giasson, 2007). Les microprocessus comptent trois habiletés : (1) la reconnaissance des mots ; (2) la lecture par groupe de mots ; (3) la microsélection.

La reconnaissance des mots peut être mise en lien avec ce que nous avons évoqué plus haut, à savoir le modèle à deux voies. En effet, les lecteur·ices expert·es reconnaissent plus facilement les mots qu’iels rencontrent que les lecteur·ices débutant·es. La reconnaissance automatisée des mots libère plus d’énergie pour les processus de haut niveau qui eux requièrent plus d’attention consciente. Dans le cadre d’une étude approfondie, la lecture des mots inconnus tant à l’oral qu’à l’écrit pourrait être intéressante car dans le cadre des échantillons que nous proposerions aux participant·es de l’étude, les typographies sélectionnées pourraient faire penser à des néologismes pour les lecteur·ices non averti·es. Nous postulons alors que les mots de vocabulaire nouveaux peuvent prendre sens au cours de la lecture grâce au contexte.

La lecture par groupe de mots consiste à utiliser les indices syntaxiques pour identifier dans la phrase les éléments qui sont reliés par le sens (Giasson, 2007). Elle intervient dans la compréhension de la lecture car ces groupes de mots sont traités en tant qu’unité signifiante dans la mémoire à court terme et transférée dans la mémoire à long terme. Dans le cadre d’une étude, la lecture par groupe de mots semblerait être une habileté qui pourrait être utile aux participant·es afin de les aider dans la compréhension des phrases proposées. En effet, en regroupant les mots par unité de sens, malgré une typographie inconnue intervenant sur certaines lettres, le contexte de la phrase sera un soutien non négligeable pour en saisir la signification.

Enfin, la microsélection est l’habileté qui amène à décider quelle information doit être retenue dans une phrase (Giasson, 2007). Elle sert à déterminer l’idée principale de la phrase. Dans le cadre d’une étude, cette habileté serait peu sollicitée puisque les phrases qui sont proposées le sont individuellement et non dans un texte. Les microprocessus participent donc à la sélection des unités de sens à l’intérieur des mots et des phrases et déterminent lesquels garder en mémoire pour la compréhension du texte (Carignan et al., 2017). Ce sont les processus de base responsables de la compréhension.

Nous venons d’analyser les mécanismes intervenant lors du processus de lecture. Compréhension et interprétation sont liées (Carignan et al., 2017) puisque la compréhension en lecture est régie par la construction de sens et des significations possibles par le biais d’analyse syntaxiques et sémantiques. La compréhension à la lecture implique donc un accès au sens des mots et leur mise en lien. Par conséquent, compte tenu des processus d’apprentissage de la lecture, tant au niveau du décodage que de la compréhension, quels peuvent être les obstacles et/ou facilitateurs des nouvelles formes typographies ? Cette réflexion nous a amené à nous poser la question de la recherche à mener :

Les nouvelles formes typographiques inclusives et non-binaires ont vocation à inclure tous les genres en employant de nouveaux caractères spécifiques. Dans quelles mesures ces nouvelles typographies peuvent-elles être appréhendées de façon à permettre la lecture (décodage) et la compréhension (sémantique) de textes, et plus particulièrement l’écriture non-binaire, pour des enfants en situation d’apprentissage et des adultes présentant des troubles d’apprentissage de la lecture (dyslexie).

Un travail analytique approfondi permettrait de rendre compte des facilités / difficultés d’apprentissage à la lecture de ces typographies nouvelles. La comparaison avec l’utilisation du point médian nous semble être intéressante afin que les critiques qui sont formulées puissent être fondées ou infondées sur une recherche de terrain. Les détracteur·ices d’une écriture inclusive, comme mentionné supra, brandissent l’augmentation des difficultés d’apprentissage. Selon eux, l’écriture inclusive renforcerait les exclusions d’une partie de la population dont les personnes ayant une dyslexie ou encore les personnes aveugles. À notre connaissance, il n’y a pas (encore) d’article scientifique, exposant les difficultés de lecture liées à l’usage du point médian, ayant fait l’objet d’une publication.

D’une part, une telle recherche permettrait d’avoir des résultats quantifiables auprès de jeunes enfants en situation d’apprentissage de la lecture, mais également auprès d’adultes. D’autre part, les résultats de cette étude avanceraient des arguments en faveur ou défaveur de certaines propositions (tant au niveau du décodage que de la compréhension), et fourniraient des recommandations de lisibilité aux designers de caractères typographiques.

Source : Police OpenDyslexic
Batilly, L. (2020). Non, les polices « dys » n’aident pas les dyslexiques !

En effet, dans l’enseignement de la typographie, qu’on peut qualifier de validiste, les futurs designers de caractères sont peu formés aux questions de lisibilité et encore moins aux difficultés rencontrées par les personnes ayant des troubles de la lecture. Bien qu’il existe des ouvrages sur la question de la lisibilité des caractères typographiques et du processus de lecture[21] ou des écrits controversés[22] à propos des polices de caractères dédiées aux dyslexiques[23], ces questions restent des problématiques qui ne sont pas quasi pas embrassées dans les démarches de création typographique.

Les recherches et les réflexions qu’elles ont suscitées, nous ont conduit à formuler la nécessité d’une étude analytique approfondie à mener au sujet des nouvelles formes typographiques afin de discerner les obstacles et/ou facilitateurs de celles-ci au niveau de la lisibilité des mots et de la compréhension des phrases.

5. Méthodologie de l’étude de lisibilité

Pour la rédaction de cet article, nous avons joint nos expertises respectives, d’une part en tant que logopède (Christella Bigingo) et d’autre part en tant que graphiste et membre de la collective Bye Bye Binary (Caroline Dath°Camille Circlude) afin d’établir les bases de la question de recherche à mener et à poursuivre.

À cette fin, nous avons utilisés différents échantillons typographiques. Chaque police de caractères (A. Baskervvol ; B. DINdong ; C. Times New Roman Inclusive ; D. Akkurat Inclusifve ; E. Ductux cursive) présentée l’est sous 3 formes différentes : une version du texte genré (A.1.), une version utilisant le point médian (A.2.), et une version proposant des ligatures non-binaires (A.3.).

A. Baskervvol

La Baskervvol est une reprise par la collective Bye Bye Binary de la Baskervville de l’ANRT (2017-2018), elle-même reprise de la version de Claude Jacob de 1784 originalement créée par John Baskerville en 1750. En 2018-2020, la police de caractères a été augmentée de façon incomplète de glyphes inclusifs et diffusée en libre accès (à paraître) de façon à accueillir en son sein d’autres caractères additionnels. Son étude est intéressante pour son caractère normatif et fréquemment utilisé pour des textes de labeurs. Elle fait partie de la famille de caractères à empattements qui sont réputés faciliter la lecture de longs textes.

B. DINdong

Comme l’écrit Clara Sambot elle-même, DINdong est une reprise « crapuleuse » de la DIN 1451 fette Breitschrift – d’après le dessin de Peter Wiegel. Elle est construite sur une réutilisation renversée des tracés normés de DIN. Cette réinterprétation est particulièrement intéressante car la police de caractères DIN est l’expression même de la normalisation appartenant à la codification DIN (Deutsches Institut für Normung, Institut de normalisation allemand). Il est donc intéressant d’inscrire aux endroits de la norme des pratiques non-normatives et d’en évaluer les effets.

C. Times New Roman Inclusive

Eugénie Bidaut propose une reprise du caractère bien connu Times New Roman en y ajoutant des ligatures entre les lettres. Son fichier de police est conçu tel que l’utilisation d’un point médian classique (·) est remplacé par ces ligatures (traditionnellement observée entre le f et le i pour former un fi). Son étude est particulièrement intéressante car la légèreté de ces ligatures prête presque à confusion avec une écriture au féminin neutre, tellement l’intervention graphique est subtile. Le choix de la Times New Roman est loin d’être anecdotique puisqu’il s’agit de la police de caractères préconisée pour tout écrit académique, son utilisation dans ce milieu pourrait donc permettre une propagation rapide de cet usage dans de nombreuses filières.

D. Akkurat Inclusifve

Tristan Bartolini a ajouté près de 40 glyphes inclusifs à la police de caractères existante Akkurat, propriété de la fonderie Lineto (non libre de droit). Il s’agit d’un caractère suisse de la famille des linéales (caractère bâton, sans empattements) réputé très lisible. L’étude de ce caractère est intéressante car les glyphes présentés sont parfois très graphiques et particuliers (xse) invitant à un premier décodage et à de nouvelles habitudes de lecture.

E. Ductux cursive

Ariel Martín Pérez, dessinateur de caractères, propose plusieurs variations à partir de sa propre écriture cursive. Tout d’abord, une tentative de reproduire le point médian à l’écrit (E.2) pour lequel il note moins de fluidité et des arrêts plus fréquents pour introduire le point médian. Une méthode, nommée « Ductux », mise au point par ses soins qui utilise des ligatures cursives grâce à l’utilisation stratégique d’ascendantes et descendantes (E.3) et confère plus de fluidité à l’écriture, bien que de potentielles confusions avec des i ou des m. Et enfin, une tentative de reproduire en cursive les expérimentations typographiques de la Baskervvol et de la DINdong (E.4).

Les échantillons seraient soumis à trois groupes tests : le premier sera composé d’enfants en apprentissage de la lecture après une première année d’apprentissage (2e primaire). Le deuxième groupe serait composé d’adultes ayant été diagnostiqués comme ayant des troubles d’apprentissage de la lecture (dyslexie). Enfin, le troisième, groupe contrôle, serait composé de lecteur·ices expert·es, c’est-à-dire de personnes ne présentant pas de troubles de la lecture, et disposant d’un lexique mental adéquat (accès au sens).

La récolte des données (qualitatives) serait réalisée via des entretiens semi-directifs. Afin de récolter des données représentatives, les échantillons seraient soumis à 100 individus de chaque groupe test, à savoir au total 300 entretiens à conduire.

Il sera demandé aux participant·es de lire une phrase. Ensuite, suivront une série de questions  concernant la lecture (décodage) et la compréhension (sémantique). Le choix des phrases proposées aux participant·es se ferait de manière aléatoire afin qu’iels puissent être confrontées à différentes typographies.

Questionnaire

  • Lisez la phrase à voix haute.
  • Quelle(s) difficulté(s) avez-vous rencontrée(s) ? Détaillez.
  • Trouvez vous cette phrase lisible (déchiffrable) ?
    Si non, que n’avez-vous pas réussi à lire (déchiffrer) ?
    – Est-ce un mot en particulier ? Lequel ?
    – Est-ce une syllabe en particulier ? Laquelle ?
    – Est-ce un caractère particulier ? Lequel ?
    – Qu’est-ce qui vous a empêché/gêné lors de la lecture
    de ce mot/de cette syllabe/de ce caractère ?
  • Trouvez-vous cette phrase compréhensible (accessibilité du sens) ?
    Si non, quel(s) terme(s) n’avez-vous pas compris ?
    – Est-ce un mot en particulier ? Lequel ?
    – Est-ce une syllabe en particulier ? Laquelle ?
    – Est-ce un caractère particulier ? Lequel ?
    – En quoi ce mot/cette syllabe/ce caractère vous a empêché de comprendre la phrase ?
  • Reformulez la phrase avec vos mots
    (cette question permet de voir le niveau de compréhension de la phrase)
    – Vous pouvez également la reformuler en ajoutant un contexte
  • Selon vous, à quel(s) identité(s) de genre fait référence cette phrase ?
    – Qu’est-ce qu’une identité de genre ? (donner l’explication si terme non connu)
    – Pouvez-vous me donner des exemples d’identité de genre et les expliquer ? (mentionner que si la personne n’en connait pas, des exemples expliqués lui seront donnés à la fin de l’entretien et cela afin de ne pas biaisé sa réponse car elle serait orientée par nos exemples)
  • Souhaitez-vous ajouter quelque chose, une remarque ?

Nous émettons l’idée d’entretiens semi-directifs pour diverses raisons. Dans un premier temps, lors de l’entretien, il serait demandé aux participant·es de lire les phrases à voix haute. Cela donnerait des informations sur la voie de lecture employée (assemblage ou adressage). Dans un deuxième temps, l’analyse de la voie de lecture employée permettrait d’émettre des hypothèses quant aux réponses que les participant·es donneront aux questions. En effet, nous pensons que la manière de lire les terminaisons des mots est un indice du « genre » que les participant·es attribueront à ce terme.

Nous pourrions également envisager une récolte des données par le biais d’outils en ligne. Néanmoins, cela enlèverait la plus-value de la lecture à voix haute. Pour y pallier, nous pourrions envisager de demander aux participant·es de s’enregistrer. Ceci peut faire l’objet d’une recherche ultérieure.

Ensuite, il conviendrait de veiller à ce que les participant·es rencontrent une seule fois chaque phrase indépendamment de la typographie dans laquelle elle est écrite. En effet, s’iels sont face à la même phrase à plusieurs reprises, cela fausserait les résultats puisqu’à la deuxième rencontre, selon la police de caractères, iels peuvent changer leurs réponses car se rendant compte qu’iels l’analysent selon des biais de genre. Ce travail peut faire l’objet d’un futur travail de recherche.

L’analyse des résultats de ces trois groupes nous permettrait d’en savoir davantage sur la lisibilité (déchiffrage) d’une typographie non-binaire, l’accès à la compréhension (sens) tant des mots que des phrases. Nous pensons que si les enfants apprennent les typologies nouvelles au moment de l’apprentissage de la lecture, iels n’éprouveront pas de difficultés particulières à les lire et encore moins à y mettre du sens, contrairement aux lecteur·ices expert·es qui ont déjà un bagage typographique et lexical. Quant aux personnes ayant des troubles de la lecture, nous espérons que leurs réponses nous apporterons des informations quant aux types de typographies adéquates permettant d’éviter les difficultés régulièrement rencontrées comme les confusions visuelles (bd/pq), erreur dans l’association d’un son et d’une lettre.

Enfin, nous espérons une différence significative entre la typographie non-binaire et le point médian. En effet, nous pensons que la typographie non-binaire serait plus facile à appréhender au niveau de la lisibilité et de la compréhension que le point médian.

6. Conclusion

Cet article établit les bases d’une recherche qui pourrait aboutir à des résultats concrets dans le cadre d’un mémoire, d’un doctorat ou d’une thèse et établit la nécessité de financer une telle recherche inédite. Une analyse de la coordination oculaire des participant·es serait un réel apport significatif dans le cadre d’une recherche scientifique. Sachant que les saccades et les points de fixation sont les caractéristiques de base des mouvements oculaires pendant la lecture (Kirkby et al., 2008), un examen du balayage visuel des participant·es permettrait d’en découvrir davantage sur la fréquence des régression (retour en arrière) et la durée des fixations. En effet, lors de la lecture, face à une difficulté de décodage, la fréquence des régressions augmente tout comme la durée des fixations (Kirkby et al., 2008). Cela nous donnerait également des informations sur l’efficacité de la méthode de lecture employée. Il sera attendu que les participant·es utilisent la voie d’assemblage car face à des mots « inconnus » (uniquement au niveau de la typographie). Le nombre de retour en arrière indiquerait une hésitation voire une difficulté quant au décodage des mots. Ce qui peut entraîner des difficultés de compréhension.

Déplacer le débat médiatique autour de la question de la lisibilité de l’écriture inclusive et de la typographie non-binaire vers une véritable recherche scientifique menée par des chercheur·ses en linguistique, logopédie et typographie permettrait de sortir d’un débat d’opinion et d’obtenir des données tangibles utiles pour les designers de polices de caractères dans l’optique d’une meilleure inclusion des personnes queer / trans /genderfluid /non-binaires dans l’espace commun d’une langue.

7. Références

Académie française. (2017). Déclaration de l’Académie française sur l’écriture dite « inclusive ». www.academie-francaise.fr/actualites/declaration-de-lacademie-francaise-sur-lecriture-dite-inclusive

Ashley, F. (2019). Les personnes non-binaires en français : une perspective concernée et militante, H-France Salon, 11(5), 1-15.

Carignan, I., Simbagoye, A., Chamberland, J., Roy-Charland, A. (2017). Les difficultés de compréhension en lecture chez les étudiants de la francophonie ontarienne en formation initiale des maîtres. La littérature tout au long de la vie, 45(2), 194-213. doi.org/10.7202/1043535ar

Conseil de la langue française et de la politique linguistique. (2017). Avis relatif à la rédaction dite « inclusive ».

Degrave, F. & Zanone, D. (2020). Epistémologie de la recherche en études de genre. Notes de cours non publiées, Université Catholique de Louvain, Louvain-la-Neuve.

Détrez, C. (2015). Quel genre ? Paris, France: Editions Thierry Magnier.

Dumont, F., Sofio, S. (2007). Esquisse d’une épistémologie de la théorisation féministe en art. Cahiers du genre, 43(2), 17-43.

Giasson, J. (2007). La compréhension en lecture (3è éd.). Louvain-La-Neuve, Begique: De Boeck Supérieur.

De Ganck, T. (2020). Sexualité, genre et société. Notes de cours non publiées, Université Catholique de Louvain, Louvain-la-Neuve.

Kirkby, J., Blythe, H., Liversedge, S., Webster, L. (2008). Binocular coordination during reading and non-reading tasks, Psychological Bulletin, 134(5), 742-763. DOI: 10.1037/a0012979

Löwy, I. (2003). Intersexe et transsexualités : les technologies de la médecine et la séparation du sexe biologique du sexe social. Cahiers du Genre, 34(1), 81-104.

Nochlin, L. (1971). Why have there been no great women artists [Archives]. France: Artenews.

Nochlin, L. (1993). Femmes, art et pouvoir: et autres essais. France: Editions Jacqueline Chambon.

Preciado, P. (2003). Multitudes queer. Notes pour une politiques des « anormaux ». Multitudes, 2(12), 17-25.

Rabatel, A., Rosier, L. (2019). Les défis de l’écriture inclusive. Le discours et la langue. Paris, France: Editions de la Maison des sciences de l’homme.

Rosier, L. (2018). Écriture inclusive, j’écris ton nom. Association la Revue nouvelle, 2, 42-50.

Viennot, E. (2014). Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin! Petite histoire des résistances de la langue française. Donnemarie-Dontilly, France: Editions iXe.


Notes

  1. Estebe, J. (2020). Un genevois crée la première typographie inclusive. Tribune de Genève, publié le 20 octobre 2020, dernièrement consulté le 21 novembre 2020 : www.tdg.ch/un-genevois-cree-la-premiere-typo-inclusive-168461901432
  2. Bye Bye Binary. (2020). La typographie inclusive, un mouvement*! *féministe/queer/trans-pédé-bi-gouine. publié le 23 octobre 2020, dernièrement consulté le 21 novembre 2020 : http://genderfluid.space/2020_10_25_communique-presse-ByeByeBinary.pdf
  3. Tribune collective. (2020) Une « écriture excluante » qui « s’impose par la propagande » : 32 linguistes listent les défauts de l’écriture inclusive. Marianne, publié le 18 septembre 2020, dernièrement consulté le 21 novembre2020 : www.marianne.net/agora/tribunes-libres/une-ecriture-excluante-qui-s-impose-par-la-propagande-32-linguistes-listent-les
  4. Commentaires d’internautes sur le site Internet du Figaro à la suite de la publication de l’articleà propos du prix remporté par Tristan Bartolini :« Et comment ces textes se lisent à haute voix ? Déjà qu’il nous faut subir l’écriture texto, et que beaucoup lisent difficilement : pour le coup c’est vraiment une sélection intellectuelle que veulent imposer des bobos dit de gauche. Cela leur permettra de justifier un entre-soi qu’ils adorent. En quoi cela fera progresser la situation des femmes ? »« Plus un centime à La Croix rouge. C’est terminé, toutes ces associations ou fondations dérivent sur des sujets qui n’ont plus rien à voir avec leur fondamentaux. Ils sont comme les écolos qui devraient ne s’occuper que d’écologie, mais qui profitent de leur position pour glisser sournoisement des évolutions collectivistes. Boycottage total de toutes ces structures »Source : www.lefigaro.fr/culture/l-ae-mp-arrain-ne-decouvrez-le-premiere-alphabet-inclusif-recompensee-par-la-croix-rouge-20201021
  5. FDFA. (2020). Billet collectif du réseau REHF contre la récupération du handicap par les personnes anti-écriture inclusive, publié le 14 décembre 202, dernièrement consulté le 4 janvier 2021 : fdfa.fr/billet-collectif-du-reseau-rehf-contre-la-recuperation-du-handicap-par-les-personnes-anti-ecriture-inclusive/
  6. L’intervention dans le terminal du logiciel pour modifier la verbalisation du point médianou l’utilisation du trait d’union.
  7. « On ne nait pas femme, on le devient » (Le Deuxième Sexe, 1949).
  8. Ranc, A. (2019). Ni homme ni femme : 14% des 18-44 ans se disent « non-binaires ». L’Obs, publié le 27 mars 2019, dernièrement consulté le 4 janvier 2021 : www.nouvelobs.com/societe/20190327.OBS2526/ni-homme-ni-femme-14-des-18-44-ans-se-disent-non-binaires.html
  9. Preciado, P.B. (2018). L’opération. Libération, consulté le 10 octobre 2020 :next.liberation.fr/images/2018/11/02/l-operation_1689546
  10. Assemblée Nationale (2020). Sébastien Chenu, Ludovic Pajot, Nicolas Meizonnet, Marine Le Pen, Bruno Bilde, Agnès Thill, Joachim Son Forget, Emmanuelle Ménard, Marie France Lorho. Proposition de loi visant à interdire l’usage de l’écriture inclusive par toute personne morale publique ou privée bénéficiant d’une subvention publique, publié le 28 juillet 2020, dernièrement consulté le 21 novembre 2020 : http://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/textes/l15b3273_proposition-loi
  11. Club Mæd. (2020). Guide Pratique du Langage Inclusif en École d’Art. Consulté le 4 janvier 2021 :http://langage-inclusif-clubmed.fr/
  12. Le Callenec, S., François, E. (2017). Questionner le monde, CE2. Paris : Hatier.
  13. Paveau, M.-A, Rosier, L. (2008). La langue française : passions et polémiques. Paris : Vuibert.
  14. Les touches Alt + 0183 doivent être combinées au pavé numérique pour former le point médian.
  15. Bourcier, S. (2019). Homo Inc.orporated : le triangle et la licorne qui pète. Paris : Cambourakis
  16. Gender Fluid, Bye Bye Binary #1, école de recherche graphique / La Cambre, Bruxelles, novembre 2018 ;Gender Fluid, Bye Bye Binary #2, Biennale internationale de Design de Saint-Etienne, avril 2019.
  17. Intégration d’une communication inclusive dans les établissements d’enseignement supérieur, Sophia, Bruxelles, février 2019 ;Let It Read, Campus Fonderie de l’Image, Paris, novembre 2019 ; Genre, pouvoir, langage, Ensba Lyon, novembre 2020.
  18. Voir annexes.
  19. Marianne. (2020). Une écriture qui s’impose par la propagande, publié le 18 septembre 2020, dernièrement consulté le 31 octobre 2020 : www.marianne.net/agora/tribunes-libres/une-ecriture-excluante-qui-s-impose-par-la-propagande-32-linguistes-listent-les
  20. Voie phonologique : identifier les correspondances entre les lettres et les son. Lors de la lecture,le mot est traduit en phonèmes avant de lui assigner une signification.Voie d’adressage : voie lexicale ou directe : consiste à identifier le mot comme une forme précise et stable,sans passer par l’assemblage. Il y a appariement direct entre la forme graphique et la signification.
  21. Unger, G. (2015). Pendant la lecture. Paris : Éditions B42.
  22. Batilly, L. (2020). Non, les polices « dys » n’aident pas les dyslexiques ! publié le 4 février 2020, dernièrement consultéle 4 janvier 2021 : www.ortho-n-co.fr/2020/02/recherche-non-les-polices-dys-naident-pas-les-dyslexiques/Gabus, L. (2019). La typographie au secours des dyslexiques. Le Temps, publié le 15 avril 2019, dernièrement consultéle 4 janvier 2021 : www.letemps.ch/societe/typographie-secours-dyslexiques
  23. Dyslexie, OpenDyslexic, ReadRegularTM, Sylexiad.